2 Extrait

La crique , un lieu cossu et chaleureux, inondé d’une lumière orangée, douce. Un endroit fréquenté et une table pour deux. La carte offre un choix considérable et c’est heureux parce que je n’aime pas les produits de la mer. Une petite table à l’écart et une jolie nappe. Pour deux. Un Côte de Provence, rouge. Une daube marinée à l’ancienne, un carpaccio de poisson, des salades, des cafés, il veut un dessert, pas moi, la douceur je la réserve pour l’after dining .

Il me pose des questions, deux mille à la minute, un tourbillon de questions, ça tourne comme un carrousel, comme le vin, le vin me tourne et je perds la raison, il m’emporte vers d’autres chemins, Lucas me les montre. Quelqu’un peut m’ôter cette chanson de Nicolas Peyrac de la tête ? Je sais que les questions sont dangereuses, il s’agit de répondre avec intelligence, il s’agit d’être fine, mais je suis ronde à cause du vin, je l’aime rouge et il l’est, mes réponses sont au plus près de la vérité.

Le regard de Lucas, cette expression pure, vous verriez ça, vous ne l’oublieriez pas. Et ces choses qu’il me dit. Tu écris comme personne Éva, mais le héros dans ton histoire a raison, tu n’es pas assez précise parfois, tu fais à ta sauce avec tes régionalismes ; ton style, ton souffle, ton rythme, tu dois les conserver sans qu’on s’interroge. C’est toi, non, qui parles d’universel pour l’écriture ? Alors, applique cette règle à ton putain de style.

Cet homme je vois bien qu’il se renseigne, qu’il note dans sa tête, c’est une évaluation, mais que voulez-vous je suis charmée, il a pris l’avantage. Un crack, ça prend la tête et ça franchit la ligne d’arrivée loin devant. Je ne suis que l’outsider de Lucas, mais ça me convient.

C’est un homme attentif à tout, à l’affût des détails. Il remarque que la musique diffusée en sourdine est la même, elle tourne en boucle. Tu entends ? Il dit. Tu connais cette musique ?

Je n’avais pas prêté attention, tout absorbée par son charme et ses regards. J’écoute.

Les Yeux noirs , je dis. Il répond non, c’est impossible. Je lui dis que ce qui est impossible c’est que je me trompe. Les yeux noirs , c’est la musique préférée du personnage de ma petite histoire, elle accompagne cette histoire, elle m’a accompagnée quand j’écrivais.

Je lui dis que ce qui est impossible c’est que ce soit un hasard, que lui Lucas, quand il est arrivé dans le restaurant, il a dû parler au serveur, mais je ne l’ai pas vu faire et il lui a donné un CD discrètement pour qu’il le passe, que ça fait partie de l’ambiance de ce moment, qu’il a voulu me faire une surprise, qu’il pensait que je remarquerais cette musique en boucle. Il dit que ce n’est pas lui, que la musique, celle-là, il ne la connaissait pas. Je ne le crois pas, je veux bien croire en la synchronicité, mais pas à ce genre de signes. Mais il nie et maintient.

On va pas y passer la nuit, je pense, laissons les mystères aux amateurs d’énigmes.

Cet homme retourne ma tête au point que j’en oublie mes affaires, sac, téléphone, près de ma chaise. Je laisse tout là, je le suis pour gagner l’hôtel, la chambre écrue et boisée, sa vue mer, au pied du nid on fait machine arrière, il me parle des deux femmes à qui il a fait des enfants, des femmes aux cheveux noirs et aux yeux clairs, une vie bien remplie, un homme de trente-huit ans, qui me raconte, se raconte, je le raconte, je me souviens des messages, je vais vous faire un enfant puisque vous les aimez tant, il m’écrit, mon Dieu les mots qu’il m’écrit, il me gagne à l’endroit où je devrais le perdre, l’écriture c’est mon terrain nom d’un chien, de nos mails il y a de quoi écrire un livre, on en ferait un roman épistolaire. Cette passion, te voilà à nouveau passion, je t’avais demandé de me laisser tranquille, mais t’aimes bien ma compagnie, t’es qu’une garce, cet homme décidément me met la tête à l’envers.

Cet homme dans la chambre, cet homme reprend ma bouche, sa peau ce grain sa peau qui sent le sable et l’orient sa peau claire à peine ambrée, sa peau lisse je la touche je la suce je la goûte, cet homme mange ma langue sans pudeur, il fait l’amour un peu pressé, on dirait quelqu’un qui n’a pas eu son dû depuis longtemps, est-ce que tu sens comme je te désire il dit, on dirait que je lui suis due, il ne me permet pas de me toucher, il écarte mes mains de mon corps et il me mord à l’épaule, cet homme s’il me parle, là, dans le creux de l’oreille peut me faire partir loin.

Cet homme me dit que je dois écrire un récit dans lequel il aura une place, dans lequel il aura sa place. Il se fiche d’être le protagoniste, mais il m’inspirerait pour créer un personnage.

— Tu penserais à moi en lui donnant de la chair avec les mots, comme tu as fait pour cet homme qui est venu de loin dans ta mémoire, il doit être heureux du texte que tu as écrit en pensant à lui, je t’assure que ça flatte un ego, c’est meilleur qu’un orgasme, enfin tu devrais, vous devriez…

Cet homme a gardé de son orient originel le goût littéraire du vouvoiement et celui de l’alternance. Quand il me tutoie, ça me rend folle. Ça me tue, ça me fait du bien, comme dans Hiroshima mon amour . Il a lu Duras, L’amant de La Chine du Nord , pour comprendre d’où ça me vient l’écriture. Il dit Duras c’est bien, mais je préfère vous lire. Ce qu’il dit m’énerve, je ne conçois pas que l’on préfère lire autre chose qu’un bouquin de Marguerite Duras.

Lucas est encore plus azimuté que moi et dans ce genre je suis déjà du haut de gamme. Il dit votre héros, celui de la nouvelle, vous pouvez l’étoffer, en faire un personnage de roman.

Il dit je voudrais mon texte aussi, je voudrais vous inspirer.

Pause

Viens Lucas. Be my character . Sois ce héros puisque tu en as envie. Je le fais pour moi parce que tu me dis de le faire pour moi, je le fais pour toi parce que tu le mérites, parce que tu envahis ma vie et relances mon écriture, parce que tu n’aimes pas le personnage de ma belle histoire, mais tu aimerais qu’elle soit connue, malgré tout. Tu dis que Louis te ressemble, tu te retrouves dans ses travers, tu ne l’aimes pas, moi je crois que tu brigues sa place, je crois que tu as l’envergure pour devenir toi aussi un personnage.

Viens Lucas, un soir de décembre tu as voulu me parler sur une boîte de dialogue, je t’ai confié ceci, un homme, il me fait souffrir et je le mets hors de lui, c’est une relation professionnelle, je t’ai confié ça, mais on en reparlera, tu as dit non, maintenant, parlons-en et finissons-en, ça encombre, tu me racontes ça et moi je m’y connais en gestion des ressources humaines et moi je t’explique comment te sortir de là. Alors je t’ai dit que cet homme est patron, qu’il me maintient sous sa direction, que ça me plaît, que ça me déplaît. Tu m’as répondu qu’il faut soit que ça cesse, soit partir.

Lucas, tu m’as expliqué et j’ai appliqué.

C’était toi, ça s’explique pas. Que tu me parles ça m’a guérie, ça a entamé le processus de guérison. Tu as expliqué. Cette relation professionnelle, n’oublie pas que c’est un supérieur hiérarchique. Il se peut qu’il se joue de toi, qu’il veuille te tenir sous sa coupe.

— Mais tu es aussi une victime provocatrice, vous êtes cela aussi, il te faut éviter toute situation conflictuelle, quand le ton monte, tu dois l’obliger à reformuler et tu précises que tu ne comprends pas, il faut le vouvoiement sans quoi rien n’est possible, il vous faut être neutre, neutre et bienveillante, éliminer tout sentiment, les bons les mauvais les mitigés, en un mot être professionnelle.

Lucas devient un pansement, je lui fais part de l’idée du pansement, que ça me fait du bien, ça met du baume. Lui, il tisse un lien de mots, la fin justifie les moyens, mais en la matière je me garde de critiquer, je me sers du même procédé ; lui, il voudrait son texte, un bout d’éternité.

Moi je me dis que Marie, cette fille qu’il a laissée tomber récemment, il se peut qu’elle soit parolière et que Lucas lui ait inspiré de nombreuses chansons, des chansons vieillottes, un peu désuètes ou des chansons comme on écoute beaucoup dans les endroits chics parisiens, du genre nouvelle scène française.

Si ça se trouve, cette Marie est célèbre et elle a tourné dans des clips vidéos.

Et si ça se trouve, je me fais mon cinéma.

Viens Lucas. Comme dans les chansons de Marie Laforêt, sois celui de mes histoires puisque visiblement ça t’enchante. Est-ce que ça va me secouer ? Et si j’y laissais des plumes ? Tu sais quoi, je n’en sais rien, je sais que ça le vaut.

On verra bien si les mots de Carine finissent dans ma corbeille ou pas.

On. Off.

On.

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Hôtel de la place, chambre 312© 2013 par Aline Tosca, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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